Notre histoire : Dix ans des Voix Rebelles (2000-2010)

Notre histoire : Dix ans des Voix Rebelles (2000-2010)

Le 15 janvier 2000, après la manifestation pour fêter 25 ans de la loi sur l’IVG, nous nous sommes retrouvées trois dans un café, au carrefour Richelieu-Drouot. Toutes trois féministes, Emmanuelle Huret était chanteuse et professeure de chant, Raphaëlle Legrand pianiste, accordéoniste et musicologue et moi, j’étais professeure d’Histoire. Nous trouvions que dans les manifs, nous chantions souvent mal et nous avons décidé de « faire quelque chose » pour mieux chanter ! En février-mars, encouragées par Suzy Rotman (co-fondatrice du Collectif National pour les Droits des Femmes), Michèle Larrouy (co-présidente de la Maison des Femmes de Paris) et Hélène Marquié (chorégraphe, alors militante à la Maison Des Femmes de Paris), nous avons organisé dans cette Maison des Femmes une première répétition, à laquelle ont participé une dizaine de femmes, amies des unes ou des autres. Puis nous avons répété en prévision de notre première « prestation » publique, pour une manifestation de la Marche Mondiale des Femmes, dont nous faisions et nous avons chanté place de la République, le 17 juin 2000, pour les groupes de solidarité avec les femmes exilées, immigrées et sans papiers. Le groupe s’étant élargi, nous avons décidé de faire nos répétitions alternativement à la Maison des Femmes Paris et à celle de Montreuil,à partir de 2002. Depuis, nous chantons pour les réseaux et associations féministes, nous participons à des manifestations, parfois à des émissions de radio, nous avons même chanté lors d’une représentation théâtrale. Et parfois, pour soutenir joyeusement les revendications féministes, nous animons des fêtes.

Notre démarche est liée à notre conviction que le féminisme peut changer la société. Pour répondre au fameux « Nous qui n’avons pas d’Histoire » de l’Hymne des Femmes, nous tenons à saluer, par nos chansons, les féministes d’autrefois, aussi bien qu’à révéler les combats récents des « oubliées du monde entier », les sans-papières, les féministes d’Algérie ou d’Afghanistan… Nous pensons être un peu dans la tradition des chants révolutionnaires ou libertaires, ce qui nous paraît d’ailleurs avoir été une référence plus ou moins implicite du Mouvement de Libération des Femmes. Cela nous incite à vouloir, à notre mesure (sans jeu de mots !) tenter une sorte d’éducation populaire, puisque nous chantons souvent dans la rue, sur les places et les marchés. Notre première composition fut sur l’air de la Carmagnole et c’est sur l’air de l’Internationale que nous avons chanté pour la première fois en public. Enfin, nous revendiquons d’être un groupe qui participe à la vie publique, donc un groupe « politique » à sa manière, engagé face aux défis auxquels sont confrontés les féministes, si ce n’est toutes les femmes, tout en restant un groupe créatif et aussi festif, encore dans la continuité du MLF ! Quand un événement nous intéresse et qu’une manifestation est prévue, nous écrivons des textes sur des airs connus car nous voulons que tout le monde puisse chanter avec nous. À cet effet, nous diffusons les paroles. De plus, nous présentons toujours « l’histoire » des chansons, en donnant la référence de l’air d’origine et en expliquant pour quelles raisons ont été écrites les paroles féministes.

Entre 2000 et 2005, le groupe a accueilli entre 20 et 25 chanteuses. Aujourd’hui, il en comprend une quinzaine. Cela dit, seules 7ou 8 femmes, le « noyau dur », participent régulièrement aux Voix Rebelles. Le groupe est très ouvert, très informel, voire fluctuant, et nous ne savons jamais s’il existera encore demain ! En ce sens, il peut être comparé à certains groupes du MLF. D’ailleurs, nous nous situons dans cette continuité, ne serait-ce que par notre nom ! Surtout, nous chantons les chansons écrites par les féministes des années 1970 mais aussi, nous écrivons des textes et nous manifestons dans le même esprit. Nous voulons en effet à la fois transmettre l’héritage du MLF et poursuivre l’aventure, en créant de nouvelles chansons sur des airs connus. Chanter est, pour la plupart d’entre nous, une façon de militer : plus joyeuse et plus apte, peut-être, à transmettre des idées, ou à le faire plus simplement, plus aisément.

Entre nous, il y a un partage des tâches obligé : les musiciennes (une pianiste et une accordéoniste) ont toujours la responsabilité principale, nous faire chanter, mais elles l’assument avec autant de compétence et de rigueur que de bonne humeur. En revanche les (basses !) tâches d’organisation ne sont guère partagées : retenir les salles, envoyer les infos, photocopier les textes… sont toujours effectuées par les mêmes, sauf peut-être pour les occasions exceptionnelles où elles trouvent alors des renforts ! Nous répétons environ 4 heures par mois. Hormis le travail du chant, nous discutons des manifs, des invitations auxquelles nous voulons répondre, et parfois nous avons des débats sur des questions du féminisme. Le travail collectif d’écriture est réjouissant, car même si on cherche le mot juste, le nombre de pieds, les rimes, l’une lance une phrase, l’autre reprend avec un autre mot, une nuance, on chante un vers, puis on recommence ! Quelle satisfaction quand tout est en forme et… en musique !

Évidemment, si le groupe était plus stable, nous chanterions mieux et nous connaîtrions mieux nos textes ! J’ai parfois ce regret, mais c’est le prix à payer pour maintenir l’ouverture du groupe. D’autre part, je trouve que parfois les Voix Rebelles pourraient être plus militantes, plus « politiques ». Mais nous avons fait le choix de privilégier le bonheur de chanter, puisque certaines femmes rejoignent les Voix Rebelles avant tout pour se faire plaisir, passer un moment avec des copines ou participer aux fêtes féministes. D’ailleurs, c’est une pratique féministe que de vouloir partager notre plaisir de chanter avec celles qui nous écoutent et de les « entraîner » avec nous… Il est certain que, si nous étions plus « professionnelles », on nous écouterait plus attentivement mais on nous suivrait moins souvent ! En effet sans les Voix rebelles certaines femmes peut-être, n’auraient pas trouvé le chemin du féminisme ?

Nicole SAVEY

Texte pour un témoignage oral au colloque de l’Institut Émilie du Châtelet « 40 ans du MLF» 5 juin 2010

 

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