Vaudevilles, timbres et fredons : une tradition ininterrompue de la chanson engagée

Dès la création du groupe en 2000, le répertoire des Voix Rebelles s’est réparti en trois parts d’importance inégale Les chansons d’auteur-e-s (La Grève des mères de Montéhus, sur une musique de Chantegrelet, C’est la faute à Eve et Une Sorcière comme les autres d’Anne Sylvestre, ou encore Lily de Pierre Perret), pour appréciées qu’elles puissent être, sont les moins nombreuses. Le gros du répertoire est constitué d’une part des chansons du MLF et des créations militantes que nous glanons au cours des manifestations (la dernière en date étant l’excellente Tout va très bien écrite par une femme du Collectif 20 éme/ Tenon, pour la défense des centres IVG aujourd’hui menacés), d’autre part des chansons que les Voix Rebelles inventent à leur tour depuis plus de dix ans, en solo ou en collectif. Le point commun de toutes ces chansons, outre leur message féministe et militant, réside dans leur secret de fabrication qui renverse la formule habituelle : non pas composer une musique originale sur un texte poétique préalablement inventé, mais au contraire s’approprier un air connu pour l’investir de nouvelles paroles.

Cette pratique n’est pas récente : elle remonte au contraire à la nuit des temps militants et chansonniers et se révèle l’ultime avatar d’une tradition particulièrement vivace et populaire en France au cours siècles précédents. Les mazarinades qui fleurirent au XVIIe siècle au moment de la Fronde, les chansons satiriques, à boire, à danser, les complaintes et les couplets offrant aux badauds du Pont-Neuf les nouvelles politiques et judiciaires au XVIIIe siècle, mais aussi les Noëls populaires et les cantiques au moyen desquels l’Église tentait de récupérer à des fins pieuses des airs par trop libertins, enfin l’immense production de chansons fleurissant au moment de la Révolution française, autant de vers nouveaux jouant sur la « récupération » d’airs anciens et connus. C’est la pratique du vaudeville qui, à une mélodie ancrée dans toutes les mémoires (le « fredon »), identifiée par un simple titre ou quelques mots du refrain (le « timbre »), associe des paroles nouvelles qui en renforcent ou en détournent le sens initial. La puissance de ce procédé de fabrication tient à la fois à la rapidité de la conception (pas besoin d’aller chercher un-e musicien-ne pour inventer sur-le-champ une chanson), à la facilité de la diffusion (tout le monde peut « fredonner » les nouvelles paroles et reprendre en chœur) et aux jeux de superposition entre les paroles anciennes et nouvelles. On peut ainsi jouer sur la proximité avec le texte originel, comme lorsque nous chantons Louise Michel sur l’air de la Makhnovtchina, ou encore Le Chant des partisanes et L’Internationale des Femmes. A l’inverse, la citation peut être un détournement aussi joyeux que militant, procédé dont nous ne nous sommes pas privées dans Chez nous (chanson lesbienne reprenant le cantique à la Vierge Marie, Chez nous soyez reine, et dont l’idée nous est venue après avoir combattu à coups de décibels avec des commandos anti-avortement devant l’hôpital Baudelocque) ou encore dans La Bastille des féministes, où la chanson de Bruant Nini peau d’chien est réinvestie au profit de l’ouverture aux femmes de tous les métiers qui leur ont été interdits. Parfois encore, c’est la force de la musique qui nous porte, moins que la référence aux paroles initiales : ainsi pour notre chanson fêtant les quarante ans du MLF, sur l’air de Padam, padam, chantée par Edith Piaf.

> Sur ce plan, nous marchons dans les pas des militantes des années 70 qui ont, avec imagination et insolence, détourné le Chant du départ en Au niveau du discours, ou à l’inverse revendiqué le Chant des marais des résistants allemands au nazisme dans L’Hymne des femmes. Et c’est grâce à l’emploi de ces musiques qui ne sont jamais trop lointaines que nous avons pu chanter, faire chanter et faire revivre, dans les manifestations, sur les marchés et partout où l’on nous invite, ces chants qui font partie maintenant de l’histoire des femmes, de ce « continent noir » qu’il s’agit de ne plus jamais laisser dans l’oubli et le silence.

Raphaëlle Legrand 2012

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